Je suis tombée de très haut.

Pourtant, là-haut, je me sentais légère.

J’ai même commencé par être invisible, mêlée à l’air, portée sans savoir que je voyageais.

Puis il a fait plus froid.

Alors je me suis condensée.

Toute petite d’abord. Une gouttelette parmi des milliers d’autres, suspendue dans cette immensité blanche que, d’en bas, vous appelez un nuage.

Nous étions nombreuses.

À nous frôler, nous éviter, nous rencontrer parfois.

Certaines rencontres ne duraient qu’un instant.

D’autres nous transformaient.

À force de collisions, nous avons grandi.

Il existe même un mot pour cela : la coalescence.

C’est assez savant pour quelque chose d’aussi simple : deux gouttes se rencontrent et n’en forment plus qu’une.

Puis un jour, je suis devenue trop lourde pour rester là-haut.

La gravité a repris ses droits.

Je suis tombée.

Sans projet.

Sans destination.

Autour de moi, d’autres faisaient le même voyage.

Certaines tomberaient sur la terre.

D’autres sur une feuille.

Un toit.

Une pierre.

Moi, j’ai fini sur le carreau.

Littéralement.

Une vitre froide dressée entre le monde et moi.

Je m’y suis accrochée quelques secondes.

Autour de moi, d’autres arrivaient encore.

Une petite m’a rejointe.

Puis une autre.

Nous avons fusionné sans nous demander laquelle de nous devait faire de la place à l’autre.

Je suis devenue plus ronde, plus lourde.

Et j’ai recommencé à glisser.

Sur mon passage, j’en ai entraîné certaines.

J’en ai laissé d’autres derrière moi.

Parfois, je m’étirais en un mince filet d’eau.

Puis je ralentissais.

Je reprenais ma forme.

Je repartais.

Ma trajectoire n’avait rien de droit.

Il paraît que les humains appellent cela du ruissellement.

Moi, j’appellerais plutôt ça chercher son chemin.

Et puis, derrière la vitre, quelque chose s’est arrêté.

Un enfant.

Son visage s’est approché du carreau.

Il me regardait.

Vraiment.

Pas comme on regarde la pluie en disant qu’il fait mauvais.

Il suivait ma course.

Ses yeux descendaient lorsque je descendais.

Ils s’arrêtaient lorsque je m’arrêtais.

Peut-être attendait-il de savoir quelle goutte j’allais rencontrer ensuite.

À cet instant précis, sans le savoir, je faisais partie d’un tableau vivant.

Pas de cadre.

Pas de musée.

Pas de signature dans un coin.

Seulement quelques gouttes, une vitre, un ciel gris et deux yeux suffisamment curieux pour trouver cela beau.

Je ne sais pas combien de temps cela a duré.

Quelques secondes, peut-être.

C’est très court, quelques secondes.

Mais c’est suffisamment long pour s’émerveiller.

Bientôt, je poursuivrai mon chemin.

Je tomberai peut-être au pied de la fenêtre.

Je rejoindrai la terre, un caniveau, une gouttière.

Peut-être qu’un jour le soleil me rendra à l’air.

Mais pour l’instant, je suis là.

Sur cette vitre.

Éphémère.

Sans autre ambition que celle d’exister le temps d’un regard.

Et aujourd’hui, cela aura suffi pour faire briller les yeux d’un enfant.

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